CABOU

Voile de bain

(mercredi 30 décembre 2009)

Dans cette piscine-là, on se dénude entre personnes du même sexe.

Vestiaires : les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Pareil pour les toilettes. Pareil pour les douches.

Dans cette piscine-là, on passe par la caisse, on monte les premières marches d’un large escalier puis, au palier, les hommes continuent par la droite et les femmes par la gauche.

Au milieu, on a coulé le bassin et, là, tout le monde est censé nager dans le même bain, ou presque (mais ceci est peut-être une autre histoire).

Comme dans toutes les piscines, des cabines individuelles sont mises à disposition des usagers mais, ici, certains nageurs ne s’enferment jamais pour se préparer, parce que, précisément, il y a des vestiaires.

Cabines et vestiaires sont placés de part et d’autre d’un couloir, lequel conduit aux toilettes, puis aux douches, puis au bassin. On retrouve, dit-on, le même agencement de chaque côté de la piscine.

Prenons les vestiaires hommes.

L’espace est découpé, dans sa longueur par une imposante structure à claire-voie : une double-rangée de bancs, surmontée d’une ligne de porte-manteaux et, chapeautant le tout, d’une clayette.

Les murs sont recouverts de casiers. Deux larges ouvertures ont été creusées dans la cloison qui sépare les vestiaires du couloir ; ce qui permet de circuler librement de l’un à l’autre. Plus que les murs, l’éclairage organise l’espace : à la lumière crue des néons des vestiaires s’oppose la pénombre du couloir.

De l’autre côté du couloir se trouvent d’autres casiers ainsi que les cabines. Mais ceci est une autre histoire.

Penons les vestiaires hommes, avec des hommes.

Il y a ceux qui y vont et ceux qui en sortent. Certains s’étalent, d’autres se rassemblent. On enfile. On se défile. On s’assit. On se courbe. On se tourne. On se frotte. On se masse. On s’enroule d’un pagne. On se drape, tel un empereur romain. On joue l’indifférence et peut importe le regard de l’autre, car il sera, a priori, involontaire et furtif, et personne ne s’en offusquera.

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La nudité n’est pas toujours cachée mais, pour autant, on ne la met pas en scène. Elle ne fait pas l’objet d’intentions malveillantes.

Voilà ce qu’il en est, pour l’essentiel, quant au regard du regard du corps, à cet endroit-là.

Penons les vestiaires hommes, avec des hommes et des enfants.

Pour différentes raisons, notamment l’accompagnement, il n’est pas rare que les vestiaires hommes soient également habités par des enfants, y compris de petites filles. Cette présence ne perturbe nullement les différentes formes de rituels, plus ou moins voilés, du dénuement.

Peut-être s’efforce-t-on, comme si de rien n’était, de s’apprêter de façon un peu plus pudique, sans pour autant devenir totalement prude. Du grand art.

Penons les vestiaires hommes, avec des hommes, des enfants et des femmes.

Le décor est planté mais, pourtant le fait est avéré : on a vu des femmes aux abords des vestiaires hommes, dans le couloir.

Mais là encore, cela n’a provoqué aucune perturbation visible.

Certes, il ne s’agissait pas de nageuses ou, pis, de maîtres-nageuses, ce qui aurait occasionné le plus grand malaise.

Alors, qui sont donc ces êtres téméraires qui s’aventurent ainsi en territoire opposé ?

Deux catégories de femmes sont tolérées à proximité des vestiaires hommes :

- les femmes de service, notamment lorsqu’elles passent la raclette dans le couloir,

- les mères ou les grands-mères de petits nageurs venant accélérer un rhabillage qui n’en finit pas ou intervenant pour mettre fin à quelques chamailleries, quelques parties de rigolades, plus ou ou moins bruyantes.

Il se trouve qu’une fois, l’une de ces femmes, venant s’enquérir de l’activité de ses enfant, portait un foulard sur ses cheveux.

Selon les conditions ordinaires, prévue dans ce type de situation, aucune réaction particulière ne se manifesta à ce moment-là, tant du côté des hommes nus que de la femme voilée.

Chacune des parties s’occupant de ce qui devait être fait, de son côté.

Chacune des parties, de son côté et dans le même espace, ou presque le même espace.

Il n’est pas dit, pour autant, que cette situation insolite – ou pouvant être considérée comme telle, hors contexte – n’entraînât, après coup, quelques stimulants renversements de perspective.

Quoi qu’il en soit, sur le moment, tout ceci fût intériorisé afin que la situation devienne acceptable, ordinaire ; et cela, précisément, n’est absolument pas une autre histoire.